Voyage autour de ma rue *

Publié le par FLM

* en hommage au Voyage autour de ma chambre, petit bijou de Xavier de Maistre (1795) que Mamitabriacine, en ces jours d'immobilité forcée, vous recommande vivement.

Voyage autour de ma rue *
Voyage autour de ma rue *

Nous voici non loin d'ici, à la fin de la première décennie du 20 ème siècle. À l'époque, beaucoup de jeunes artisans "montent" à Paris pour trouver du travail et s'embaucher dans un commerce ou un atelier de leur spécialité, ou pour les plus fortunés s'installer à leur compte. Nous nous intéresserons à l'un d'entre eux, Arsène, mais que tout le monde appelle Gustave (car c'est le nom choisi par les parents mais, plaisant moins à la tante chargée de le déclarer, elle a inversé les deux premiers prénoms devant l'officier de l'état-civil en 1879). Gustave arrive de Bresse, il est boulanger, fils de boulangers de Manziat et vient d'épouser une jeune fille dont les parents sont boulangers à Mâcon : "Le monde de la boulange !" selon l'expression entendue dans mon enfance, car Gustave n'est autre que le grand-père paternel de Mamitabriacine, qui se tourne cette fois vers ses ancêtres bourguignons.

 

Voyage autour de ma rue *

Gustave Feyeux et Marie-Juliette, son épouse, ont leur petit pécule et achète en 1907 un fonds de commerce rue Saint Jacques dans le 5ème arrondissement. C'est leur première boulangerie et c'est là que naîtront leurs deux premiers fils, Maurice en 1907 et Pierre, le père de Mamitabriacine, en 1911. Ils la revendent en 1913 et en achètent une autre  au  n° 94 de la rue d'Hauteville dans le 10ème, non loin de l'église Saint Vincent de Paul. C'est là que naîtra leur troisième fils, Jacques, en 1922.

 

Les commerçants à l'époque n'ont pas de caisse de retraite et c'est à eux de prévoir les rentrées financières de leurs vieux jours. Il est d'usage, dès lors que les affaires marchent convenablement , et c'est le cas de Gustave, d'acheter des appartements de rapport à la mesure de leurs moyens. La prospection commence dans la seconde moitié des années 20. Les quartiers périphériques de Paris ont été absorbés dans la ville en 1860 mais il reste de vastes domaines à bâtir.  Entre la rue Liancourt qui est un ancien chemin de terre et la mairie, construite par la commune de Montrouge avant l'annexion, les terrains appartiennent au "Sieur Louvat" et on en voit clairement le mur derrière la mairie sur le document ci-dessous.

 

Le lotissement du quartier est en cours, rue Sivel en 1895, Villa Louvat en 1897, et finalement en 1890,  derrière la mairie et derrière les deux écoles, école des filles à gauche et école des garçons à droite, une rue qui deviendra la rue Charles Divry du nom d'un récent maire de l'arrondissement (1879-1884). Elle restera voie privée jusqu'en 1934. 

Au tournant des deux siècles, beaucoup d'immeubles dits de rapport sont en cours de construction. Il suffit de regarder les dates que les architectes aiment à faire paraître sur leurs ouvrages : sur celui qui nous intéresse, le nom de l'architecte est Schroeder et l'entrepreneur J. Pradeau.

Petite virée aux Archives de la Ville de Paris, 18 boulevard Sérurier, près de la Porte des Lilas pour y glaner quelques informations intéressantes.

Voyage autour de ma rue *Voyage autour de ma rue *

C'est le 18 avril 1898 que l'architecte M. Schroeder, dont les bureaux sont installés 149 rue de Rennes, fait sa première demande de permis de construire au Préfet de la Seine, apparemment en son nom, aucun propriétaire de terrain n'est mentionné. A t'il racheté des parcelles au sieur Louvat ?  Le plan de l'immeuble est légèrement différent du plan actuel : le bâtiment rue et le bâtiment cour se rejoignent du côté ouest de la cour et il est prévu quatre appartements par étage. Le permis de construire est accordé mais il n'est pas utilisé . Schroeder a t'il trop de travail ? on peut l'imaginer vu le nombre d'immeubles signés par lui...mais nous n'en savons rien.

Il refait sa demande le 25 juin 1902, cette fois au nom de Louis Brüller et Ernestine Bourbon, propriétaires, qui ont acquis pour 29 960 francs les 281,60m2 du terrain. Mais le permis est refusé le 9 juillet sous prétexte que l'immeuble est trop haut par rapport à ses voisins et par rapport à la largeur de la voie. L'immeuble du n° 6 date de 1898 et celui du numéro 10 de 1900. On rabote un peu et le permis est finalement accordé le 29 juillet 1902, sur le plan actuel sauf pour les caves côté rue : l'accès devait être libre pour les livraisons de vins (!) et de charbon.

 

 

La façade rue s'inspire de l'architecture haussmannienne mais elle  comporte six étages, tous différents. Le premier étage est légèrement moins élevé, les deuxième et cinquième sont les plus travaillés. Les troisième et quatrième sont reliés par des volutes, le sixième est déjà dans le toit et est surmonté par les lucarnes des chambres de service du septième. 

L'immeuble est un peu plus haut que ses voisins. Il est bien exposé et agrémenté de sculptures d'un maître inconnu. Au-dessus de la porte d'entrée, un animal fabuleux, sorte de chimère ou de dragon ailé sur fond de feuilles de chardon. Au-dessus, encadrant la fenêtre du premier, deux guirlandes de fleurs surmontées de deux figures cornues, l'une tournée vers l'Ouest et l'autre vers l'Est , toujours sur fond de feuilles de chardon...,

Voyage autour de ma rue *
Voyage autour de ma rue *

...les vitres des fenêtres des escaliers sont ornées de motifs floraux...,

 

 

... et l'entrée décorée de feuilles de marronniers et de bogues de marron.

L'immeuble cour n'a que cinq étages, un peu moins hauts que côté rue. Le revêtement n'est pas de pierres mais de briques jaunes, striées de quelques bandes de briques rouges.

 

Bref, en 1908, l'immeuble est signé et terminé, rue et cour, et les appartements loués. Peut-être est-ce à cette date que les parents de Mademoiselle François, la plus ancienne des habitants de l'immeuble que nous ayons connus, ont aménagé au cinquième étage rue. Elle-même disait être née là, vraisemblablement vers 1913. 

Le 4 avril 1913, l'ensemble de l'immeuble est revendu 244 500 francs à Henri Jules Diguet, puis, le 11 juin 1926, devant le notaire Constantin, pour 450 000 francs à Feyeux Arsène Gustave. La culbute est belle mais il faut croire que le prix était celui du marché car le grand père n'aimait point se faire rouler et en bon commerçant savait compter ... 

On peut lire dans l'acte d'acquisition " l'immeuble dont il s'agit a été élevé sur un grand terrain, loti antérieurement, situé avant mil huit cent soixante en dehors de Paris, et au-dessus d'anciennes carrières et catacombes".

Le 12 juin 1933 le chef du service technique du Plan de Paris fait une note à son Directeur. Il l'avise que la rue a été ouverte "sans être formellement classée et sans que ses alignements aient été approuvés". Elle se raccorde de façon défectueuse à la rue Ernest Cresson "dont les alignements ont été fixés par décret". Il prévoit pour améliorer la situation un large pan coupé à l'angle de la rue Cresson et de la rue Boulard et pour faire bonne mesure un autre pan coupé à l'angle de la rue Gassendi. Mention du directeur en marge : Donner suite.  Le 4 septembre 1934 la rue est classée voie publique. Mais suite n'a pas été donnée et le pan coupé Cresson/Boulard ne sera jamais réalisé (celui de la rue Gassendi l'a été ... sans raison ?)

Le temps a passé, la guerre arrive.  70 ans plus tard, on apprendra que la grand'mère, "la Mémé" disait affectueusement son mari, a caché dans le four de la boulangerie l'argenterie de Suzanne, la mère de Jean-Claude Grumberg (Interview de JCG - La Croix, samedi 6 février 2010) et on en sera fiers. Elle meurt en 1952, puis le Pépé, rentré dans son village natal, meurt en 1961.

Le boulanger est désormais Jacques et l'accueil est assuré par la belle Georgette, son épouse.

Qu'y avait-il de plus beau alors quand, en voyage dans la capitale et en visite chez les cousins, la tante boulangère disait : Passe derrière le comptoir et prends ce que tu veux, ma petite Françoise !

 

Une autre boulangerie Feyeux existait à Paris, rue de Clichy, et Maurice Feyeux son propriétaire était lui aussi originaire de Manziat !

L'immeuble de la rue Charles Divry est divisé et au fil des ans les propriétaires se multiplient.

Un point commun : tout le monde aime le quartier dans lequel  l'immeuble reste un des plus beaux !

 

FLM

Publié dans Divers

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Véronique LOISEL 02/04/2020 16:43

Magnifique, les explications dont je rêvais ! Merci pour ces recherches Mamita !!
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